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5 pages | 376 lecteurs |
Temps de lecture: 15-19 minutes |
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Nous autres, auteurs, sommes comme des arbres dans le jardin des Hespérides. A nos yeux, tous, nous donnons les fruits les plus merveilleux qui soient. Mais seuls, parmi nous, quelques pommiers ont les faveurs des visiteurs. Leurs pommes d’or sont réclamées par les foules tandis que sur nos branches, oranges et grenades sont délaissées et finissent par pourrir dans l’herbe de l’indifférence.
Posez la question "Pourquoi écrivez-vous ?" et vous aurez autant de réponses différentes que d’interlocuteurs. Mais il est un point sur lequel tous tomberont certainement d’accord : "J’écris pour être lu".
On aimerait pouvoir dire : "Etre lu, mais c’est très simple ! Occupez-vous d’écrire, trouvez un éditeur et laissez les professionnels de l’édition faire leur métier".
L’éditeur (par l’intermédiaire de son comité de lecture) est souvent le premier juge objectif d’un écrit. S’il sent dans le manuscrit un "potentiel", il en achètera peut-être les droits et mettra en branle tout un plan de campagne sophistiqué pour placer l’ouvrage chez les libraires. Si tout va bien alors, il versera à l’auteur des royalties sur les ventes. Simple et élégant !
Dans la masse des ouvrages à laquelle est confrontée toute personne entrant dans une librairie, si le choix du client va se porter mécaniquement vers tel livre plutôt que tel autre, en une sorte de réflexe pavlovien, c’est le résultat de la machine de guerre élaborée par les services du marketing de l’éditeur et relayée par les attachés de presse et les critiques avec la collaboration des libraires. L’éditeur est d’abord un commerçant. Il doit veiller à la pérennité de son entreprise. Il a des charges, des salaires, des dividendes, des droits d’auteur à payer, peut-être une famille à nourrir, voire des pensions alimentaires à verser… L’éditeur est supposé savoir ce que le public attend et ne fait entrer dans son catalogue que des titres qui ont une chance d’attirer le lecteur. Un autre type de contrat qu’on pourrait appeler d’édition participative laisse également à l’auteur les frais d’impression et de fabrication de son livre. Mais, dans ce type de contrat, l’éditeur prend une part de la charge en contribuant aux coûts et en proposant des services supplémentaires tels que distribution, stockage, publicité. L’auto-édition exige, elle, que l’auteur prenne en charge non seulement le coût complet de la publication mais aussi toute la gestion de la chaîne éditoriale : marketing, distribution, stockage, publicité, etc. Il s’agit d’un contrat de type auteur-imprimeur plutôt que d’une prestation d’édition proprement dite. Si aucune des formules précédentes ne vous convient (leur défaut principal est d’obliger l’auteur à payer un stock d’exemplaires déterminé qu’il n’est pas certain de pouvoir écouler), il reste une autre option à considérer : l’impression à la demande. Cette solution est souvent plus simple et meilleur marché que l’édition à compte d’auteur. Dans ce domaine, la plupart des prestataires proposeront de mettre en ligne votre ouvrage dans des librairies virtuelles avec gestion des commandes clients et système de paiement sécurisé. Mais, direz-vous, faudra-t-il donc toujours passer sous les fourches caudines de l’édition (sous quelque forme que ce soit) pour que mon texte trouve son lecteur ? A-t-on encore besoin de l’objet-livre pour être lu ? A l’âge d’Internet, l’écrivain ne peut-il pas s’affranchir de tous ces obstacles fastidieux qui retardent toujours d’avantage sa rencontre avec le lecteur ?
Outre le fait d’exposer les textes au monde entier, un des avantages souvent mis en avant de la publication sur Internet est qu’elle permet à l’auteur de connaître sans intermédiaire, pratiquement en temps réel, les avis des lecteurs. (Des images me reviennent en mémoire… Mallarmé le coude appuyé sur la cheminée du salon faisant lecture de ses derniers vers encore fumants… Le silence qui suit le dernier mot prononcé… L’angoisse d’entendre la voix d’une Fanny Stevenson vous reprocher avec raison "d’avoir manqué la dimension allégorique"...) Sur Internet, les lecteurs jouent à peu près le même rôle que les critiques professionnels dans la chaîne éditoriale traditionnelle : celui de prescripteurs de bonne lecture. Certes, il s’agit souvent d’une critique partiale, sauvage, brutale, maladroite, encombrée d’avis à l’emporte-pièce, à côté de la plaque, ramassant le tout-venant des opinions, de jugements approximatifs, mal pensés, mal formulés, se contredisant d’une ligne à l’autre, s’annulant les uns les autres, quand ils ne sont pas bourrés de fautes d’orthographe et de syntaxe, parfois illisibles... A charge, pour l’auteur, de séparer le bon grain de l’ivraie dans tout ce galimatias. Avec un peu de pratique, il finira par repérer les interlocuteurs valables et pourra, à partir de là, bâtir le club de ses lecteurs auprès duquel il ira recueillir des observations dignes de foi. Grâce aux statistiques des visites - outre l’argument favorable qu’il pourra faire valoir à un éditeur potentiel -, l’auteur finira par acquérir une connaissance assez précise de son lectorat qu’il pourra orienter ensuite vers ses ouvrages de papier. Via Internet, n’importe quel texte peut, théoriquement, trouver son lecteur : il suffit de taper un ou plusieurs mots-clés correspondant à ce qu’on recherche et laisser les moteurs faire leur travail. Ce qui s’avère souvent hasardeux. Ainsi, parmi les mots-clés qui ont permis de trouver le texte de Maurice Niffaels intitulé "Profession : poète", on trouve les requêtes suivantes : RMI, repas d’affaires, verres assiettes, préliminaires nécessaires, trieur de lentilles, gros globes,... Les professionnels de la chose écrite (agences de presse, bibliothèques, librairies, laboratoires de recherche, journaux, centres de documentation,…) savent qu’Internet dispose de techniques plus subtiles que la balourdise des mots-clés pour trouver les écrits répondant à une demande. Ce travail souterrain, invisible, consiste à utiliser des agents logiciels capables de tisser des liens entre les œuvres, d’effectuer des calculs sur des composants de la matière textuelle pour proposer aux lecteurs des sélections pertinentes, complètes, inattendues. J’ai lu récemment l’histoire de cette romancière qui, avec à son actif onze livres publiés chez un éditeur "ayant pignon sur rue", se plaignait amèrement de continuer à se voir ignorée du public. Elle mettait surtout en cause l’incompétence des attachés de presse qui répondaient à ses questions angoissées sur le niveau des ventes par de molles explications : les journalistes sont en vacances… il y a trop de livres qui sortent en ce moment… Les lecteurs, eux, étaient épargnés par les récriminations. S’ils manquaient à l’appel, c’est qu’on ne les avait pas informés de l’existence des ouvrages de la dame. Quelle méconnaissance et, finalement, quel mépris il faut avoir du public pour croire qu’il suffit d’envoyer des livres faire la danse du ventre devant lui pour que la partie soit gagnée ! L’exemple de notre écrivaine aux-onze-romans-publiés-et-ignorés-du-public montre que si la publication sous une forme ou sous une autre est une condition nécessaire, elle n’est certainement pas suffisante pour être lu. Et la main de tout écrivain édité ne peut s’empêcher de trembler en traçant le mot pilon. L’intérêt du lecteur ne se décrète pas. La formule du succès littéraire, comme celle du traitement de la calvitie ou de l’élixir de l’éternelle jeunesse, reste à découvrir. En attendant, il revient à chaque auteur de trouver la recette qui pour lui fonctionnera auprès de ses contemporains. Derrière la question "Comment être lu ?" se cache, en fait, une autre question : "Pourquoi être lu ?".
Il est un domaine où se focalisent toutes les frustrations des auteurs en quête de lecteurs. Il s’agit de la poésie. Il est intéressant de prêter l’oreille aux aspirants poètes car leurs griefs représentent sous une forme caricaturale la réaction habituelle des auteurs face aux difficultés qu’ils rencontrent à se faire connaître. Comme sous l’œil du microscope, s’y révèle de façon exagérée le même type d’argumentation que celle de notre "romancière-laissée-pour-compte-malgré-etc".
Arrêtez d’encombrer les forums de vos déclarations infantiles du genre : Je veux être lu par le grand public !. Le bon plaisir est la seule loi des lecteurs. Vous voulez être reconnus ? Etes-vous sûrs que ce que vous avez écrit jusqu’alors suffise pour que vous le soyez ?... Vous avez des choses à dire ? Commencez par faire vos gammes. La langue est votre seul matériau. Maîtrisez-la pour en faire le plus créatif des instruments ! Apprenez la grammaire. Corrigez vos fautes d’orthographe. Que la métrique et la prosodie n’aient plus de secret pour vous !… De nos jours, on ne peut plus écrire naïvement. Notre histoire littéraire est trop riche : les grands maîtres ont fixé très haut la barre de l’excellence… Lisez les poètes ! Tous les poètes ! Les poètes d’hier. Les poètes d’aujourd’hui. Les poètes d’ici. Ceux d’ailleurs… Et si, à la fin, vous trouvez qu’il y a trop de livres, n’y ajoutez pas le vôtre !… On vous ignore ? On ne vous lit pas ? Quelle importance ? Allez la conscience tranquille si vous avez le sentiment du devoir accompli, la certitude d’avoir fait de votre mieux pour dire ce que vous aviez à dire et que ce que vous aviez à dire, vous seul pouviez le dire… On peut être authentiquement poète juste une seconde dans toute une vie. C’est déjà beaucoup. Car cet éclair de pure poésie vaut souvent mieux que toutes les carrières des fausses gloires qui encombrent nos académies… L’écriture est une des rares formes d’expression qui ne demande aucun moyen matériel. Un crayon. Du papier… Ecrire vous place d’emblée au cœur de l’être. Exercez votre art loin de tout schéma économique. C’est ainsi qu’émergent les vraies vocations… Vous pleurez après les lecteurs ? Envoyez-leur vos textes par la poste ou par mail ! Collez vos poèmes sur les murs ou glissez-les dans les boîtes aux lettres, comme le font les marchands de surgelés !… Vous estimez que ce que vous écrivez mérite d’être présenté au public et vous voulez être édités ? Faîtes-vous éditeurs ! N’importe quelle organisation – un particulier, même !-, avec un ISBN (voir plus haut), est un éditeur… Et s’il vous plaît, arrêtez d’aboyer aux basques des éditeurs commerciaux ! Ce sont de vilains messieurs, l’affaire est entendue… Votre situation serait-elle meilleure s’ils n’existaient pas ? Faîtes en sorte de ne plus avoir besoin d’eux pour toucher le public !… Créez des coopératives d’éditeurs, des réseaux alternatifs d’auteurs, des clubs de lecteurs... Achetez-vous les œuvres les uns aux autres… A vous d’inventer vos solutions et de créer le modèle économique qui vous conviendra !…" … Parfois, quand je pense à tout ce qui s’écrit, à tout ce qui s’est écrit et à ce qui s’écrira encore, je vois des montagnes de mots s’étendre à perte de vue au-dessus de la terre. Et je me dis : à quoi bon ? A quoi bon rajouter ma voix à la multitude des voix qui cherchent à être entendues ? |
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© . 2009
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