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Genèse d'une opinion
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Genèse d'une opinion par

Longtemps, j’ai été incapable de me faire une opinion sur ce qu’il fallait penser des attentats de New York. Je croyais à vrai dire que le consensus régnait sur un acte aussi franchement abominable, que tout le monde condamnait ces crimes vicieux et qu’il convenait d’en châtier les coupables.
Dans les jours qui suivirent ce 11 septembre 2001, je rencontrai un ami qui réside depuis longtemps dans le XVIIIème arrondissement de Paris, un quartier où des groupes d’hommes oisifs stationnent jour et nuit dans la rue et où vous êtes toujours sous le regard de quelqu’un. Cet ami était réputé dans son entourage pour ses erreurs de raisonnement (à partir des prémisses Tous les hommes sont mortels ; Socrate est un homme, il aurait été capable de vous conclure sans broncher : Donc tous les hommes sont Socrate).
Moitié par provocation, moitié par tournure d’esprit, il aimait émettre les paradoxes les plus improbables et prendre systématiquement le contre-pied de l’opinion commune.
Mais l’avis de cet ami m’intéressait car il avait une sorte de génie pour capter l’air du temps et je voulais tâter l’atmosphère de ce quartier à forte population immigrée. Quand je lui demandai ce qu’il pensait des événements, il commença par envoyer au diable les victimes américaines pour se mettre à parler d’Israël, des Palestiniens, des banlieues, du racisme des Français. Il finit par un éloge du gouvernement de Kaboul, affirmant que le régime taliban n’était pas du tout ce qu’on en disait dans les journaux occidentaux et qu’il fallait dépasser (c’était le mot qu’il employait) l’image des femmes ensevelies sous la burqua. Mon ami semblait si convaincu de ce qu’il disait que je crus un instant qu’il s’était converti au fondamentalisme islamique et que ce devait être la dernière mode dans les milieux branchés parisiens.

Au fil des jours qui ont suivi ce 11 septembre 2001, articles, éditoriaux, courriers des lecteurs, tribunes et débats télévisés me montrèrent la variété des opinions qu’on pouvait avoir sur le sujet. Je me rendais compte que j’avais été un peu court en m’arrêtant à l’idée de la réprobation consensuelle que j’avais d’abord imaginée.
J’écoutais tous ces gens chipoter du bout des lèvres leur solidarité avec les Américains, mégoter leur sympathie pour les victimes, se lancer dans des distinguos subtils entre peuple américain et gouvernement américain et commencer, premières manifestations du syndrome de Stockholm, à chercher des raisons aux assassins. D’après différents journaux européens qui ont rendu compte de cette pléthore d’opinions contradictoires dans notre pays, il s’agirait d’une particularité typiquement française.

Ce tissu d’approximations, de jugements à l’emporte-pièce, de convictions mal formulées avait fini par me brouiller complètement l’entendement.
Dans les débats télévisés où personne n’expliquait jamais le rôle du shahid chez les sunnites, l’ignorance se pavanait à bon compte. Les opinions finissaient par s’annuler les unes les autres dans la criaillerie hystérique. Une seule constante ressortait de cette cacophonie : haro sur le baudet américain !

Ce qui m’étonnait, c’est que la grande majorité de ceux qui prenaient la parole ou la plume exprimait une opinion créée hors praxis, venue d’on ne sait où, sans raison particulière pour penser ceci plutôt que cela. Ils n’avaient pas de proches parmi les victimes. Ils n’avaient généralement aucun lien personnel, confessionnel et culturel avec le monde musulman et l’islam. La plupart ne croyaient ni en Dieu ni en diable et n’étaient militants d’aucune cause. Ils n’avaient donc aucun intérêt à choisir un camp plutôt que l’autre.
Comment font-ils pour avoir des convictions aussi tranchées ?, me demandai-je.

En fait, le mode de raisonnement de mon ami du XVIIIème arrondissement était beaucoup plus répandu que je ne croyais. Si l’on examine avec attention les arguments des uns et des autres, on relève en effet deux techniques utilisées pour produire rapidement de la pensée originale : l’antithèse et le paradoxe.
Prenons la thèse suivante : ces attentats sont dégueulasses ; je compatis avec les victimes ; il faut en punir les auteurs. L’affaire est entendue. Tout le monde est d’accord. L’auditoire acquiesce et se met à bailler d’ennui.
L’antithèse réveillera l’intérêt : ceux qui ont commis cet acte barbare doivent avoir de bonnes raisons d’en vouloir aux Etats-Unis. On dit que les islamistes sont derrière cet attentat. Mettons-nous dans leur tête et examinons, de leur point de vue, les griefs qu’un intégriste musulman peut avoir contre les Etats-Unis.
Reconnaissez que la perspective est tout de suite plus productive. Le raisonnement antithétique ouvre le robinet des propositions intéressantes. L’angle était le bon et on vous écoutera avec intérêt, même si vous n’avez jamais entendu parler du djihad et que vous vous souciez comme d’une guigne de la différence existant entre un pachtoune et un ouzbek.
En y mettant suffisamment de flamme et de conviction, le raisonnement antithétique finira par convaincre tout le monde que les victimes sont coupables et que les assassins sont des victimes.
Après une telle démonstration, vous tenez le hardi paradoxe : ces terroristes, n’ont-ils pas fait preuve de courage en sacrifiant leur propre vie à leur cause ? Les milliers de morts sont passés en pertes et profits : ils étaient du mauvais côté de la barrière de votre démonstration. Mais votre bonne conscience est intacte : vous avez pris le parti de David contre Goliath.

Et si les ressorts de l’antithèse et du paradoxe ne suffisent pas, n’hésitez pas à utiliser la contradiction qui consiste, par exemple, à critiquer l’isolationnisme des Américains après avoir condamné leur impérialisme ou à parler de guerre des riches contre les pauvres quand la famille Ben Laden, fière de sa toute neuve nationalité suisse, rejoint en jet privé sa propriété de Cannes bordée d’un terrain de 7000 mètres carrés.

Je parlais de cacophonie des opinions. Mais, après une écoute attentive des uns et des autres, on se rend compte que ce que l’on prend pour la diversité des points de vue humains, loin d’être infinie, se ramène à quelques catégories que l’on peut compter sur les doigts d’une main.
Dans la catégorie la plus prisée, on trouvera souvent l’argument mes-morts-contre-tes-morts.
Cela consiste à mettre dans la première colonne d’un tableau les milliers de morts américains, victimes des attentats du 11 septembre, puis, dans la deuxième colonne, au gré des chiffres dont on dispose ou au gré des préférences, les millions de morts du Rwanda, de Palestine, de la Sierra Leone, du Salvador, du Nicaragua, du Timor oriental, etc. Les conflits ne manquent pas, hélas, et vous ne serez jamais à court pour la remplir, cette deuxième colonne. Plus l’écart entre le chiffre de la deuxième colonne et celui de la première sera grand, plus l’argument sera difficile à contrecarrer. Vous aurez gagné la première manche, avec vos morts.

L’information est comme la nature : elle a horreur du vide et demande du sens, de l’interprétation.
Chacun a-t-il raison de penser ce qu’il pense ? Toutes les opinions se valent-elles ?
A la question Qu’en pensez-vous ?, il faudrait entendre la réponse puis demander : Pourquoi pensez-vous cela ? et enfin : Comment en êtes-vous venu à penser cela ?

Que vaut une opinion sans engagement ? Un exercice obligé du commerce social. Du bruit fait avec la bouche pour envelopper l’insupportable émotion dans le filet des mots. De l’intox. Une envie d’appartenance. Le dédouanement à bon compte.

Moi, je me dis que je suis né en France, que j’aime la musique, le cinéma, la littérature, les arts, les paysages et l’espace américains.
Très jeune, j’ai arrêté de croire à la religion de mes grands-parents adorés, une religion qui prônait pourtant l’amour du prochain, et dans laquelle ils n’ont cessé de trouver soutien, espoir et respect des autres. Pourquoi faudrait-il aujourd’hui me convertir à la terrible religion de lointains étrangers qui envoient des tueurs massacrer des civils, qui parlent de chiens d’infidèles, de guerre sainte, d’alliés de Satan ? Tel qu’ils me Le présentent, leur Dieu me semble être un horrible tyran jouant avec ses créatures, comme un enfant pervers tourmentant des rats prisonniers dans une boîte à chaussures, tout en leur promettant une vie éternelle pleine des femmes qu’ils maintiennent en esclavage du temps de leur vivant et qui seront (débarrassées enfin de leur tchadri, espérons-le) cantonnées ad vitam aeternam au repos du guerrier.

Si j’avais droit à leur Eden, j’y entrerais comme quelqu’un qui s’est trompé de paradis.


© 2001.

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