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L'en vers du décor
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L'en vers du décor par

Didier Renard est un sale type.

Si quelqu’un connaît l’intimité des femmes de la famille Portier, c’est bien le Docteur Jeunot.
De la grand-mère à la petite fille… Non qu’il fut l‘amant de toutes, mais leur gynécologue.

Et c’est la petite dernière, Ludivine, qui lui rendait visite ce jour.
Dix neuf ans résolus, dernière année de BTS. Un petit ami, Didier, un an de plus qu’elle. Il fait des petites missions intérim en attendant de reprendre la FAC de littérature, en septembre prochain.
Les parents aident un peu pour le loyer, apportent parfois des conserves et quelques provisions. L’appartement du jeune couple est bien propre. Les photos des vacances dans le Cantal trônent sur le joli meuble en merisier. Le cadre est installé sur un joli napperon fait main par la grand-mère de Didier. Les projets ? Un bébé avant vingt cinq ans, à condition d’avoir trouvé un pavillon abordable, et pas trop loin des grands parents.

La belle maman était d’ailleurs un peu taquine sur le sujet. Didier en rougit quelquefois, dans les repas de famille. Repas qu’on aimait à célébrer dans le grand jardin fleuri, quand revient le printemps. Durant la ballade digestive les hommes se retrouvaient pour parler un peu de pêche et fixaient un rendez-vous pour le week-end prochain. Les femmes râlaient un peu, parce qu’elles savaient d’avance que leurs compagnons respectifs s’en iraient de bonne heure, le samedi à venir.
On leur préparerait tout de même un sandwich au pâté, le vendredi soir. M. Portier, comme à son habitude, cacherait des bières dans ses bottes, la veille au soir, et on rirait bien fort de cet astucieux stratagème. Mme Portier se serait mise en colère de savoir que l’on consommait de l’alcool tandis que la rivière était si proche. Et avec Didier en plus, lui qui ne supporte pas bien...

Les beaux-parents considéraient Didier comme un fils. Ils parlaient beaucoup de ses futurs livres, espéraient qu’il parvienne au doctorat, prof de lettres modernes, ou quelque chose comme ça. Son premier abandon en DEUG de Bio, après deux tentatives, n’avait en rien écorné les espérances que l’on plaçait en lui. La maturité dont il avait fait preuve n’avait fait qu’aiguiser un peu plus un prestige déjà grand.

Tandis qu’il aurait pu continuer à profiter tranquillement de l’argent de ses parents, en laissant filer l’année scolaire, il avait de lui même préféré y mettre un terme et travailler jusqu’à la rentrée prochaine. Et il n’avait pas arrêté ! Parfois des missions de quelques jours, et pas toujours des boulots faciles. Manœuvre dans le bâtiment, des inventaires, il avait même bossé un temps de nuit à l’hôpital. Un garçon courageux et déterminé ! Les parents de Ludivine voyaient en lui un bon parti. Mme portier avait même osé une fois prétendre, sous forme de boutade, que s’il elle avait eu vingt cinq ans de moins, elle aurait épousé Didier. Ludivine en avait été quelque peu fâchée, ne trouvant guère ces dérives oedipiennes à son goût. Quelques larmes au téléphone eurent toutefois raison de cette chamaillerie sans lendemain.

Le Docteur Jeunot éprouvait toujours beaucoup de joie à recevoir la famille Portier. Quel bonheur dans son métier de prendre soin d’une enfant devenue grande, quand on s’est occupé, presque vingt ans plus tôt, de sa mère enceinte ! La quadrature du cercle. Chemin faisant, sur un chemin si long, le Docteur était devenu un ami. La gêne que l’on ressent parfois en ces lieux n’avait pas sa place dans ces conditions.

- Qu’est ce qui me vaut le plaisir de ta visite ? Tu es encore plus belle que la dernière fois !

- Ah vous, vous savez parler aux femmes !

- C’est qu’elles me parlent tellement ... Comment va Didier, toujours dans ses inventaires ?

- Non non cette semaine il travaille au musée, c’est plus tranquille !

- Formidable ! Alors dis moi tout, on n’avait pas prévu de se revoir avant le mois de juin ?

- C’est exact mais j’ai quelques petits ennuis et j’ai préféré venir vous en parler au plus vite.

- Tu as bien fait, ne jamais laisser traîner !

- C’est que j’ai…

- Oui…

- Comme des démangeaisons, assez fortes, ça me réveille même la nuit

- Ah bon, mets toi sur le siège, on va regarder ça tout de suite.

Ludivine prit place tandis que le Docteur, comme à son habitude, s’empressait d’obtenir des nouvelles de tout le monde, de sa voix douce et chaleureuse. Sans cesser de parler il débuta son auscultation.

Un gynécologue, c’est un explorateur des contrées intérieures, un spéléologue des parties génitales, un spécialiste des organes chauds et un peu gluants… Alors après presque trente ans de métier le Docteur Jeunot n’en était plus un et son catalogue de bizarreries et autres maladies honteuses était plus que bien fourni.
Mais ce matin-là il ne sut retenir un rictus de dégoût quand observant le gant, il vit ce qu’il vit.

- Ludivine...

- Qu’est ce qu’il y a ?

- Tu…

- Mais enfin qu’est ce qu’il y a ?

- Tu as des vers !

- Quoi ?

Le Docteur gardait le silence, un terrible regard braqué sur la pauvre jeune fille, déjà bouleversée. Elle aurait du garder de la force pour la suite…

Le souci du Docteur n’était pas tant de découvrir ce qu’il découvrait que d’en connaître la provenance. Sa profession l’avait maintes fois confronté à quelques mondes parallèles que le monde préfère ignorer.
Toutefois il se trouvait en présence d’un cas rarissime, qu’il n’avait à vrai dire rencontré qu’une seule fois, il y avait fort longtemps, et qui l’avait suffisamment marqué pour qu’il n’ait aucun doute… C’est une chose de soigner des inconnus et de mettre à jour leur intimité déviante, c’en est une autre lorsqu’il s’agit d’une petite qu’on a prise dans ses bras quand elle était encore bébé, et qu’on a pas vu grandir… Qu’est ce qui s’était passé ? Qu’est ce qui avait échoué ? Les images défilaient du bonheur d’une famille qui était un peu la sienne.

- Ludivine !
Le ton était glacial.

- Mais qu’est ce qu’il y a ?

- Ludivine, tu ne pourras pas me mentir, je suis absolument certain de ce dont il s’agit… Je vais te donner un traitement mais je t’oriente aussi vers un psychiatre, je ne suis pas compétent pour ce genre de choses…

Il l’abandonnait froidement dans une nudité devenue humiliante, gribouillant sans mot dire quelques recommandations pour un autre spécialiste.

- Mais Docteur, dites moi ce qu’il y a… Docteur, qu’est ce qui se passe ?

Le Docteur, tout à sa déception, laissait la gamine se débattre dans sa panique.
Puis, au nom de sa longue amitié avec la famille Portier et redevenu perméable aux cris de Ludivine, il parla de nouveau, les larmes aux yeux.

- Qu’est ce qu’il y a dans ta tête ma pauvre petite, qu’est ce qu‘il y a dans ta tête ?

- Mais quoi, qu’est ce que j’ai Docteur ?

- Tu sais bien comment tu as pu attraper ces vers, ça n’arrive pas par hasard !

- Mais non, je ne comprends pas, qu’est ce qu’il y a ?

Elle hurlait ! La secrétaire avait fini, au mépris de toutes les règles du cabinet, par pénétrer dans le bureau. Le doc reprit alors un peu de son calme et rassurant son assistante s’en alla relever Ludivine, l’installa sur une chaise. Il lui releva la tête pour que ses yeux croisent les siens et lui dit, d’un ton enfin redevenu professionnel.

- Ludivine, il n’y a que deux façons d’attraper ce type de vers... lors de relations sexuelles avec des animaux malades ou avec des cadavres d’être humains !

Les veines du front de la jeune fille se firent artères et les yeux perdirent tout à fait leur blanc. Elle était devenu dure comme la pierre, ses membres paralysés pas l’horreur.

Didier avait bossé de nuit à l’hôpital.
Au service post-mortem, avait-il dit, à la morgue quoi !


© Lilian Robin. 2007
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