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Le stylo
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Lorsque j’ai appris, j’ai erré de longues heures dans la ville, sous une pluie que je ne sentais guère. Puis, je suis rentrée chez moi par un chemin différent pour ne pas revivre le souvenir de ce même trajet avec en tête l’image d’un autre que tu connaissais peu. Lorsque j’en eus fini de promener mon chagrin, je fis un détour et pris par le pont. Enfin il me semble… Je ne suis plus tout à fait sûre d’être rentrée… Je me suis arrêtée au milieu du pont pour regarder l’eau. La lune semblait avoir pris vingt ans d’un coup. J’ai voulu voir de plus près. Après tout, j’avais le temps, personne ne m’attendait, alors…

Il faisait froid, et humide bien entendu et chacun de mes mouvements soulevait un ouragan de vase. Pourtant tu t’étais penché toi aussi au dessus de la rivière, ton reflet devait bien être quelque part, il suffisait de chercher un peu. J’étouffais, à chaque seconde, tout devenait de plus en plus noir et… Et… je me suis réveillée dans tes bras. Tu me serrais bien fort, tes mains étaient chaudes, presque moites, je me sentais si petite et bien protégée. Tu commenças à me tourner entre tes doigts, me faisant rebondir sur ton pouce nerveusement. Puis, soudain… soudain… l’impensable se produisit. Tu me souleva haut dans les airs avant de me secouer violemment. Le temps d’un éclair, je reconnus les murs de ta chambre où j’étais si peu entrée jusqu’à lors, tes cheveux mal peignés et derrière toi, sur le lit, le corps de celle que j’avais coutume de regarder quand d’aventure je passais devant une glace ; avant de m’effondrer sur quelque chose de blanc et lisse qui m’eut tout l’air d’être une feuille de papier. C’est alors que nous commençâmes à danser. Le plus étrange sans doute est que chacun de mes pas –étaient-ce encore des pas ? Je devais sûrement voler pour être aussi légère- chacun de mes pas, dis-je, laissais une traînée sombre sur le parquet, enfin… la feuille. Par-dessus la chamade de mon cœur et la musique qui n’existait pas, je t’entendais murmurer au fil de mes arabesques : « Chère Camille. Je prends la plume pour te dire que… que… Anna est… Anna est…non Anna n’est… non ! non ! non ! » Tout alors vola en éclat, en quelques aller-retour rageurs avant un effondrement brutal sur un amas de papiers en tout genre. De calme au début, ta voix était montée très haut presque au paroxysme de la colère, ou du chagrin, allez donc savoir. La tête entre les mains, tu t’étais mis à pleurer, et voulant te consoler, je pris conscience de mon état. J’étais seule devant ta peine, immobile et couchée, à demi noyée par la pluie de tes yeux qui diluait peu à peu l’essence de mon être. Un long moment s’écoula, puis un cortège de corbeau vint enlever la chose sur le lit à grand renfort de fleurs dont le parfum m’entêta. Tu partis et resta absent longtemps, des semaines peut-être, pour autant que l’immuable écoulement des secondes qu’égrenait le réveil près de ton lit ait encore une quelconque importance dans le noir où j’étais. La mort, je suppose devait ressembler un peu à cela. J’étais en enfer sûrement, et puisque les flammes m’effrayaient peu, on m’avait réservé tes larmes comme supplice. Un jour, brusquement, tu revins. J’eus presque peur lorsque tu fis renaître le bruit et la lumière tant je m’étais accoutumée déjà à croupir dans la pénombre. Tu te saisis d’un gros cahier à couverture de moleskine rouge, que j’avais toujours soupçonné d’être le lieu de tes secrets et, ayant un court instant troublé l’ordre tranquille de ton pot à crayons, tu m’empoignas pour une nouvelle danse. Tout allait très vite cette fois-ci, sans tourbillon ni fioriture, juste une légère hésitation parfois, le temps pour moi de reprendre mon souffle. Je me laissais guider, les yeux mi-clos, portée par le rythme de tes doigts fébriles. Au fil des lignes, cependant, je m’accoutumais à cette griserie et, curieuse, me fit un jeu de deviner ce que tu faisais tracer à mes pieds. Après tout, n’avais-je pas si souvent rêvé de lire ce tramait ton esprit derrière des prunelles si énigmatiques ? Tu me faisais monter, sans doute était-ce un « t ». Ou un « f ». Ou un « d ». Difficile à dire en vérité. Ce léger mouvement tournant, par contre, si caractéristique, ne pouvait être qu’un de tes « e » sorte de griffonnage rapide que d’aucuns prenaient pour des « c ». Soudain, il me sembla que tu parlais de moi. Oui, c’était bien cela, « Anna ». D’ailleurs, le murmure de ta voix ne tarda pas à venir suppléer ce que, bien que scrutant avidement, je ne parvenais pas à déchiffrer. « Avant-hier, Anna est… (le mot suivant me sembla si incongru que je pensai avoir mal entendu). Je pense en être responsable. J’aurais dû trouver les mots, lui expliquer. Mais lorsqu’elle est arrivée avec le bouquet de roses, si souriante et qu’elle a commencé à parler en balbutiant, j’étais si éberlué que tout ce que j’ai su faire a été de lui montrer la photo de… (Là encore, un mot que je ne comprenais pas. A force d’étudier le russe, sans doute se mettait-il à confondre les 2 langues. ) Elle est partie en claquant la porte, sans un mot. Bien sûr j’aurais dû courir, la rattraper mais je ne pensais pas que c’était si grave. Une brusque tocade, rien d’autre, ce qui expliquait d’ailleurs pourquoi je n’avais jamais rien soupçonné. Et maintenant, elle est morte et tout est de ma faute. De ma faute !!!! De ma faute !!!! De ma faute !!! » Mais non, ce n’était pas cela ! Tu n’avais rien compris ! Déjà comment pouvais-je être « morte » puisque j’étais là, entre tes doigts. Et puis, bien sûr, ce n’était pas de ta faute. C’était seulement la Lune. Enfin, bien sûr, si je n’avais pas fait ce détour. Encore que, ce qui est écrit est écrit, ce serait sûrement arrivé d’une autre manière. Là encore, tu te mis à pleurer. Décidément, tu ne comprenais donc rien ! Et tu me faisais de la peine en plus , à tel point que moi aussi je me sentais couler des larmes, pour autant que je puisse encore en verser. Voulant te ressaisir, sans doute, tu portas ta main à ton visage, oubliant que j’étais comme coincée entre ton index et ton majeur. Et… bonheur, j’effleurais ta joue. Comment avais-je pu un seul instant oublier à quel point elles étaient douces ? J’eus soudain l’envie d’en faire mon port d’attache et y laissai glisser de grosses gouttes noires en guise d’ancres. Plusieurs minutes passèrent avant que tu ne te calmes tout à fait et ne me repose avant de refermer le cahier doucement, comme à regrets.

Notre rencontre suivante fut pour une polka. En vérité, il s’agissait d’écrire en russe, mais comme je savais ne pas comprendre les mots, peu m’importait à vrai dire le sens dans lequel tu me faisais virevolter et je pus m’adonner pleinement au plaisir de la danse sur une dizaine de pages risquant même quelques entrechats lorsque ta main se faisait pressante. Hélas, même les meilleures choses ont une fin. J’esquissais à peine la dernière note, en forme de point final, que déjà tu rouvrais le cahier de moleskine et m’ayant maintenue en l’air l’espace d’une demi seconde hésitante, tu m’y plongeais éperdue. Ton trait se faisait acéré, presqu’agressif, ce qui me rendait paradoxalement la compréhension plus facile : « Cette petite oie !! Quelle idée aussi de se suicider ! Je n’oublierai jamais la tête de sa sœur lorsque je lui ai appris… Il le fallait bien, pourtant. Elle ne me pardonnera jamais, c’est certain ! Tout ça à cause de cette écervelée ! » Tiens donc c’était ce que tu pensais ! Car j’avais saisi, bien sûr qu’il s’agissait de moi et ne pouvais rien faire d’autre que d’assister impuissante au massacre de mon souvenir par ta plume. Est-il besoin de dire qu’une fois encore, je jetai l’ancre comme pour mettre fin à cette course folle qui tournait au carnage ? Tu ne remarqua pas tout d’abord mes larmes, concentré que tu étais à me démolir. Puis lorsque tes « i » devinrent des flaques et tes points d’exclamation des lacs, tu pesta et me jetas au loin, semant le désordre dans tes affaires par ta quête effrénée de quoi que ce soit qui puisse réparer les dégâts. Lorsque, enfin, ayant trempé ton mouchoir et fait de ta belle page blanche un ciel d’orage tu estimas ne plus pouvoir empirer la situation, tu te radoucis et, m’enveloppant d’un doux draps de cellulose quatre épaisseurs (brodé de fleurs orientales !) tu repris le cours de tes pensées, un brin plus calme, cependant, et en quelques mots seulement. « Après tout, c’est vrai qu’elle m’aimait. Elle n’y est pour rien ». Puis le noir se fit et le seul souvenir de la pression de tes doigts sur mon flanc put témoigner qu’un jour il y avait eut de la vie en ce monde. Je partis dans un songe où la lumière retrouvée émanait de tes yeux seuls. Tes yeux… Ton œil, justement qui me scrutait les entrailles d’un œil critique, à quelques jours de là. Ayant enfin constaté que je n’avais nul défaut qui laisse présager une nouvelle fuite intempestive, tu te décidas enfin à signer mon carnet de bal. Il devait s’agir, ce jour-là de quelque valse grave et solennelle, entrecoupée de longues pauses lorsque tu tournais anxieux les pages du dictionnaire. L’ennui me poussa à tenter de décrypter les courbes cyrilliques et l’habileté que j’avais acquise à transcrire le mouvement de tes mains à réaliser qu’il s’agissait en fait d’une traduction. Bête à pleurer, semblait-il. Je peinais à croire que quelqu’un comme toi puisse se complaire à écrire de telles sottises. Et dire que j’étais complice de cette offense au bon goût ! Oui, décidément, à pleurer. C’est alors qu’en moi jaillit… l’idée. Je ne me rappelais que trop, maintenant, ce qui, la fois dernière n’avait pu être qu’un caprice de ton esprit. Etait-il possible que… Aussi étrange que cela puisse paraître, cela valait au moins la peine d’être tenté. Tu me repris et dès lors je ne pensais plus qu’à toi et à cet instant funeste que mieux valait ne pas nommer. Je ne tardais pas à jeter l’ancre. Tu tempêtas, bien sûr et voulus te débarrasser de moi mais je ne t’en laissais pas le temps. Des quelques lignes déjà couchées sur le papier, je fis un paragraphe, presque un roman. Je courais de ligne en ligne et tu me suivais, incrédule au début, puis te prenant peu à peu au jeu tu te hasardas une ou deux fois à me devancer comme devinant ce que je voulais écrire à l’instant même où je le pensais. Bientôt, la page ne nous suffit plus, il nous fallut la marge, toutes les marges quitte à devoir se contorsionner pour ne pas perdre de temps à tourner la feuille. Puis une autre feuille et encore une autre et une autre et… Le téléphone sonna, tu m’abandonnas. Ton absence alors ne fut plus que l’attente d’hypothétiques retrouvailles sur la piste de danse. Plusieurs jours passèrent. Tu avais oublié, cela tombait sous le sens. Pour toi, s’étaient déjà évaporés à l’instant même où ils étaient vécus l’euphorie des « p » descendant bien bas sur l’horizon, l’atroce angoisse des ratures et la jubilation de tracer chaque majuscule après le gouffre d’un point. Tu retrouverais par hasard notre terrain de jeu d’ici quelques temps et ce ne serait pour toi que des brouillons sans intérêt, tout juste digne d’être recyclés.

C’est alors que Dieu créa une nouvelle fois la lumière. Je vis ton air anxieux et reconnus nos pages que tu examinais désappointé. Puis, après moult tergiversations, tu me pris par la main et je te prouvai le long rock’n’roll endiablé où les virgules tourbillonnaient que ton choix était le bon. Dès lors, notre vie ne fut plus faite que de cela. Tout le jour durant et la nuit même parfois n’était que le bonheur de parcourir ensemble les interlignes à la recherche de 1001 nouvelles figures de tout les styles. Jamais encore je n’avais connu une telle cohésion de pensée. Qui au juste écrivait ? Je ne me hasarderais pas à le dire. Toi, parfois, lorsque je n’en pouvais plus. Et moi chaque fois que tu t’arrêtais le temps d’un café, pour souffler un peu soi-disant ou plus certainement pour le simple plaisir de me faire trépigner un peu ! Et le tas de feuillets épars à côté de nous n’en finissait pas de s’élever à l’assaut du ciel. Puis un jour, en plein tango parmi de sensuels points d’exclamation ; la sentence tomba. Tu décrétas subitement que tout était fini, enfin presque. S’ensuivirent quelques longues journées de relecture de nos ébats, l’inquiétude allant croissant à mesure que s’installait le chaos des flèches et des ratures. Puis vint le temps du travail fastidieux et bêtifiant ; recopier ce qui fut notre bonheur pour le rendre accessible à des étrangers. Lorsque tu estimas m’avoir suffisamment achevée, tu me glissas dans ta poche et sortit arborant fièrement sous ton bras nos feuillets noués par un ruban. Une simple épaisseur de tissu me séparait de ton torse dont je sentais la chaleur. Mieux encore que tes doigts, ce contact m’enivrait. Bien cachée, à l’abri, baignant dans ton odeur, je pouvais presque m’imaginer être un petit morceau de toi…

Ce fut moi qui apposai notre signature au bas du contrat juteux de l’éditeur chauve et bedonnant. C’est moi que tu palpas machinalement dans ta poche durant ce retour triomphal qui dura si peu… C’est moi enfin que tu exhibas à tes amis si fier de clamer que ce roman tu l’avais fait avec la sueur de ton front, les crampes de tes mains et… « ça ». Ensuite, néant. Tu me laissas seule de longues semaines durant, ne t’étant d’aucune utilité pour fêter l’achèvement de ton premier livre, affalé de tout on long sur une plage du sud. Je connus une nouvelle heure de gloire lorsque tu dus signer des autographes. Ce fut de nouveau la belle équipe, la tendre pression de tes doigts sur mon flanc, toi et moi seuls dans la foule. Je tentais parfois quelques fioritures que tu réfrénais bien vite mais c’était de bonne guerre, les affaires sont les affaires après tout.

Puis, hier, elle est arrivée. Elle, la bête. Un simple écran et la quarantaine de touches grises et impersonnelles qui constituent son clavier. Oh, je comprends. Tu es riche désormais, tu peux enfin en profiter. Et puis, elle te sera bien utile pour ton nouveau travail. Si j’écris ces lignes, c’est parce que tu ne les liras pas. Si tu les trouves par mégarde, tu croiras à quelque brouillon de notre œuvre et tu les jetteras impitoyablement, je le sais. Tu compte profiter de ta popularité nouvelle pour publier tes mémoires, écrites avec elle, je le sais. Tu comptes montrer l’impact bénéfique qu’a eut le suicide d’Anna sur le cours de ta vie. Pauvre fou ! Tu n’as donc rien compris. Tu n’es pour rien dans cette histoire, la seule responsable, vois-tu, c’est la Lune… Et les roses d’Anna, de toute manière ne t’étaient pas destinées.


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