O Grand Créateur ! Tu me poses tant de problèmes. J’ai voyagé peu dans ma vie, lu tout autant, vu davantage, médité beaucoup et plus encore penser à toi et à tes maximes angéliques. Il m’arrivait parfois de m’arrêter dans des villes ou des forêts, et d’observer simplement ce qu’il s’y tramait. Les hommes de ces grandes villes me font penser à ces arbres dans ces immenses forêts. De loin tous se ressemblent, mais quand on se rapproche, on remarque que pas un arbre n’est semblable à son voisin, et qu’au fond chaque homme est unique. Unique comme tu l’es, ô Grand Créateur.
Selon beaucoup, tu as créé ce monde. Et nous, les hommes avons été fait à ton image, ce qui reste néanmoins difficile à croire, puisqu’apparement tu es parfait. Ce qui est loin d’être notre cas, force est de le reconnaître. Mais ceux, qui t’écoutent, ont foi dans ta perfection, et dans cette foi, ils deviennent aveugles, perdant ainsi leur âme et leur sens critique vis à vis de ce monde et même d’eux-mêmes. D’ailleurs, il suffit de regarder ton oeuvre pour s’en convaincre : les guerres, la faim, les désastres écologiques... Toute ton oeuvre. Es-tu réellement parfait, comme semble le croire bon nombre d’hommes ? Tu dis que les hommes ont le choix, mais c’est en ton nom qu’ils font des guerres, et c’est de ta grande générosité qu’ils laissent crever de faim plus de 800 millions de leurs semblables chaque année. Quant à la nature, ils ne s’en font guère de soucis, ils ont foi. Comme je te le disais, ils sont aveugles. Tu dis aussi que tout est écrit. Mais alors dis-moi, O Grand Créateur, n’y vois tu pas un paradoxe dans tes paroles ? Avons-nous le choix de décider ou as-tu déjà rédigé le scénario pour chacun de nous ?
Cela dit, ça n’a pas de grande importance. L’homme ne veut pas en avoir conscience, il craint trop la folie ! Pourtant malgré cette contradiction beaucoup s’entêtent à te suivre, cherchant toujours plus de perfection, pour se rapprocher un peu plus chaque jour de toi.
Sauront-ils un jour que la perfection réside dans ce qui n’est pas parfait ? Comme ces arbres, qui à l’automne venu, se séparent de leurs feuilles pour hiberner. Mais ces feuilles, sont-elles rangées de manière bien ordonnées ? Sont-elles bien empilées les unes sur les autres, comme les feuilles d’un classeur ? Bien sûr que non, si c’était le cas, l’humus ne pourrait être si riche et si harmonieux. Ta perfection est synonyme de Chaos.
Mais ces hommes, aux croyances inébranlables, sont des poissons qui descendent la rivière pour atteindre ce que tu leur promets : l’océan édénique. Sauront-ils un jour que pour atteindre cet océan, il leur faudra en devenir l’architecte ? En effet, l’homme est fait à ton image, mais peu l’ont compris. Ils prennent pour bon compte ce qui est dit ou écrit, sans prendre la peine d’observer ton oeuvre. L’homme est tout aussi capable de créer que tu en es capable. Ne peut-il pas donner la vie ou même la prendre comme toi ? Ne peut-il pas pardonner ? L’homme est décidément bien aveugle quand il a foi en ce qui est en dehors de lui-même. L’homme d’aujourd’hui ne crée pas, il suit le berger. Il ne donne pas la vie, il escompte survivre à travers ses descendants. Il ne pardonne pas, il se venge. Voilà ce qu’ils ont compris de ton enseignement, ô Grand Créateur. Mais n’est-ce pas ce que tu leur demandais ?
On dit de toi que tu es tout. Et que rien ne réside en dehors de toi. Je suis tout de même un peu perplexe sur cette idée. Tu promets le paradis à ceux qui te suivent et l’enfer à ceux qui te renient. Mais cet enfer, ne serait-il pas dans ton monde ? Comment peut-il y avoir un enfer et un diable à sa tête qui se trouverait en dehors de toi, si tu es tout ? Serait-il possible que tu sois le côté pile et le diable le côté face de la même pièce de monnaie, comme il y a en moi et chez tous les hommes, deux côtés partaitement opposables d’une même choses, aux antipodes l’un de l’autre, l’un capable d’amour, l’autre de haine. Je me perds, tu sais, dans toutes ces contradictions que tu as toi-même établies.
D’ailleurs il y en a une autre que je ne comprends guère. Là encore, lorsque tu promets l’Eden, tu dis à l’homme "Profite de ce que tu as aujourd’hui, sans te soucier de demain ?" Mais ce paradis que tu as à lui offrir, n’est-il pas demain ? S’il suit ce précepte, ne devrait-il pas profiter de cette vie avant de penser à la suivante ? Mais s’il ne pense pas à la suivante, il ne pense plus à ta promesse et ni même à toi et ne peut donc satisfaire ce que tu lui demandes. S’il vit sa vie sans se soucier de rien, il prend le risque de vivre à l’encontre de tes lois. Où est donc le piège, dis-moi, O Grand Créateur !
Décidément tu ne sembles pas aussi parfait que tu le crois. Tu fais même preuve de beaucoup d’orgueil, surtout lorsque tu demandes louanges et prières à tes fidèles, en échange de quelconques miracles. Mais dis moi, O Grand Créateur, n’est-ce pas un miracle lorsqu’un homme offre son sandwich à un crève-la-dalle ? N’est-ce pas un miracle quand un homme offre son aide à son semblable dans la difficulté ? N’est-ce pas un miracle de voir une mère élever seule ses trois enfants ? Les miracles, ce sont les hommes qui les font, pas toi. Leur demanderais-tu ces prières pour te sentir un peu moins seul dans ton monde si vaste et si grand. Toi qui es tout et que nul ne peut atteindre, tu dois te sentir terriblement seul, là-haut. Et c’est sûrement de cette pesante solitude que tu as pu créer ce monde et ses splendeurs. Mais éclaire-moi, O Grand Créateur. Quand je sarcle mes haricots, et que je m’encourage pour finir avant que la nuit ne tombe, n’est-ce pas cela une prière ? N’est-ce pas cela que que je fais lorsque tu dis : "Aide-toi et le ciel t’aidera." Mais là encore, tu n’es point intervenu. Et c’est de ma seule volonté que je parviens à mon but. D’ailleurs, tu n’interviens jamais quand les hommes te demandent de l’aide. Combien de femmes t’ont prié pour que tu épargnes leurs enfants de la maladie qui les emportera dans ton monde merveilleux ? Combien d’hommes t’ont supplié de leur laisser la vie sauve, quand bien même, leurs derniers mots étaient pour toi ? Combien en as-tu rendu aveugle, fou, assassin, juste pour ta gloire ? Mais tu es l’Unique, le Créateur, et les hommes ne veulent discuter tes lois, ils les acceptent sans rechigner.
O Grand Créateur, J’ignore si ton existence est vraisemblable ou pas. Mais si tu existes, "comment supporterais−je de n’être point Dieu !" Je ne parviens toutefois à te renier, et ce n’est pas faute d’avoir essayé. Mais je ne peux non plus croire que tu sois plus grand et meilleur que je le suis. Ce monde t’appartient, comme le monde que je bâtis est mien. Mais pour que tu survives dans mon univers, il te faut devenir mon égal. "Aucune loi ne peut être plus sacrée à mes yeux, si ce n’est celle de ma nature". Mais puisque tu as déjà écrit mon destin, je choisis de le suivre, fût-il que je sois l’enfant du démon. Ainsi dans ma réalité, tu ne seras jamais le tout-puissant, ni même mon père mais simplement mon enfant...