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Sans rente ni fortune personnelle, exécrant le travail, ayant horreur de tous les métiers, Rimbaud a dû très tôt se confronter à la question de ses moyens de subsistance. L’expression gagner sa vie devait être particulièrement lourde de sens pour lui. Et lorsqu’à la maison, l’alternative est posée - un travail ou la porte -, c’est en commençant par liquider la bibliothèque d’Izambard ou en faisant le pitre devant des drôles, anciens imbéciles de collège, qu’il fait face aux urgences. La préoccupation économique ne sera certes pas à l’ordre du jour lors du premier séjour parisien de Rimbaud. Le projet du voyant exigeait une liberté absolue, un engagement de l’être incompatible avec toute compromission servile. Pas de piges dans les journaux, nul projet d’édition. Verlaine et la bohème parnassienne assurent l’ordinaire. La question des moyens de subsistance resurgit après la rupture avec le Loyola. Retour au bercail maternel où, à défaut de cabaret à proximité, gîte et couvert lui sont assurés.
Préceptorat, armée, surveillance de chantiers, négoce : telles seront désormais les grandes variables de l’équation économique de Rimbaud.
Lors d’un nouveau séjour à Londres, on trouve, à la bibliothèque du British Museum, les signatures d’Arthur Rimbaud et de Germain Nouveau apposées sur la même page de registre, comme celles de deux collégiens pleins de bonnes résolutions assis côte à côte au premier rang.
Après, il y eut encore bien des vagabondages à travers l’Europe avec pour alibi l’apprentissage des langues. Une place de précepteur à Stuttgart. Il y rencontre Verlaine et lui confie le manuscrit des Illuminations avec mission de le remettre à Germain Nouveau, alors en Belgique, pour qu’il trouve un éditeur. Un dernier projet d’édition pour l’homme de lettres, mais traité avec quelle désinvolture !
L’armée, pour ce fils de militaire que les autorités françaises harcèleront pendant des années jusqu’à ce qu’il régularise sa situation, ce sera d’abord Bruxelles où il se présente (avec certificat de bonne conduite et acte de naissance) pour signer un engagement de six ans dans l’armée des Indes néerlandaises.
Pourquoi n’a-t-il pas tenté sa chance en Amérique ? A l’exception de Chateaubriand, aucun écrivain français ne fut réellement attiré par les grands espaces du rêve américain. Arthur au Far-West. Arthur chercheur d’or. Arthur dans la pampa. Que de caricatures de Delahaye en perspective ! Le voilà justement à Brême, principale ville allemande d’émigration vers les Etats-Unis. Il y adresse une lettre (datée du 14 mai 77) au consul américain, dans l’espoir de s’enrôler dans la navy. Il se présente comme un ancien professeur de sciences et de langues. La demande restera sans réponse. Il faut dire qu’il annonçait tout de go sa qualité de déserteur du 47ème régiment de l’armée française !
A partir de 1878, commence à se profiler à l’horizon la fascinante silhouette du continent africain.
C’est à cette époque qu’une sorte de retour du désir d’écrire se manifeste. D’abord sous la forme d’un rapport sur la voie d’Antoto à Harar destiné à la Société de Géographie qui le publiera dans le compte-rendu d’une de ses séances, puis par la parution dans le Bosphore Egyptien d’une relation de son voyage au Choa.
Après avoir déposé au Crédit Lyonnais du Caire les 8 kilos d’or qu’il portait en ceinture et qui lui avaient donné la dysenterie (sur le reçu de la banque, la profession mentionnée est : Employé), le voilà à nouveau négociant français à Harar, pour le compte d’une vieille maison de commerce d’Aden.
Ce qui frappe dans la dernière période de sa vie, c’est l’honnêteté foncière de Rimbaud. Il aurait pu rester ce loustic (tel que continuaient à se le représenter ses anciens camarades) traçant sa route au gré des lubies et des aubaines ou devenir l’aventurier retors, sourd aux autres, âpre au gain, installé dans ses trafics, à la manière d’un Henry de Monfreid.
Le sort de son frère Frédéric montre quel aurait pu être le destin de Rimbaud s’il était resté à Charleville. Arthur était certes plus brillant que son aîné et sa réputation de premier de la classe, son palmarès aux concours académiques lui auraient donné sans trop de difficultés accès au ratelier universitaire. Le projet poétique du voyant était évidemment étranger à toute considération économique. Mais quelle en aurait été la tournure si le poids de la nécessité et de la dépendance financière avait été allégé par une subvention quelconque, un RMI, un succès d’édition, un prix littéraire ou si Rimbaud avait bénéficié de la fortune personnelle d’un Raymond Roussel ? Arthur Rimbaud est mort à l’âge de trente-sept ans à l’heure où la célébrité arrivait. Il en aurait eu soixante en 1914. Le succès de son œuvre poétique lui aurait-il apporté la richesse ? Lui aurait-il permis de devenir enfin ce touriste naïf, retiré de nos horreurs économiques qu’il rêva probablement d’être ?
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© Jean Plasmans. 2007 |
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